On n’arrête pas de répéter qu’Haïti est un pays essentiellement agricole, mais faute de nouveaux investissements dans ce secteur, la productivité agricole a constamment chuté pour se situer à un niveau où les biens agricoles produits au pays ne permettent pas de satisfaire le centième des besoins de la population. En raison de cette chute de productivité agricole, le paysan qui défrichait la terre pour nourrir sa famille doit maintenant quitter la campagne pour gonfler les rangs des villageois. Le pays essentiellement agricole devient maintenant un pays essentiellement assisté où tout ce qu’on consomme doit provenir de l’étranger.
Tant que les frontières des États-Unis, du Canada et de la France ne sont pas fermées aux nouveaux immigrants haïtiens, nous pouvons espérer maintenir le pays et la population sous respiration artificielle. Car les transferts vont continuer d’arriver et nous pouvons espérer financer nos importations avec les devises découlant de ceux-ci. Mais, qu’est-ce qui arrivera en cas de pénurie de produits agricoles dans le reste du monde ? Nous savons déjà que les prix vont grimper. En cas d’un conflit global, qui nous empêcherait d’importer les produits de première nécessité que nous achetons à l’étranger, comment nous y prendrions-nous ? C’est bien beau de dire que nous avons un deal tacite avec les États-Uniens et les Dominicains à l’effet que nous pouvons nous croiser les bras et qu’ils nous fourniront tout ce dont nous avons besoin pour nous mettre sous la dent. Mais en cas de crise, ce deal-là ne tiendra plus, parce qu’une bonne partie de leur capacité de production et de leurs ressources sera utilisée à d’autres fins, et conséquemment ils ne seront pas en mesure de nous approvisionner en citrons, épices, riz, bananes, oeufs, etc.
De plus, dans une économie globalisée, un conflit global risque d’être accompagné d’un ralentissement économique sévère. Ce qui veut dire un fort taux de chômage et moins d’argent en circulation dans l’économie. J’imagine qu’à ce moment-là, la capacité des Haïtiens de la diaspora à soutenir les Haïtiens à l’intérieur du pays se trouvera considérablement amoindrie. Avec une production agricole domestique proche de zéro et un conflit qui réduit à néant les transferts et les importations à destination du pays, nous serons tous morts de faim. Même si vous avez de l’argent, vous ne trouverez rien à acheter. Les gens accourront de tout côté pour se trouver à manger. Si vous avez de la nourriture en réserve, vous serez tués, et si vous n’en avez pas vous mourrez de faim. On comprend que c’est un scénario plutôt apocalyptique, mais vous dites-vous que ce n’est pas plausible ?
Ce qu’il faut faire
Pour éviter une catastrophe plus spectaculaire que le tremblement de terre de 2010 et créer des opportunités pour tous les Haïtiens, nous proposons que l’Office national d’assurance-vieillesse (ONA) et la Banque nationale de crédit (BNC) soient mis au service du développement. Au lieu d’utiliser l’argent des retraités pour s’enrichir et investir dans des projets bidon, l’ONA doit investir dans des projets de développement à haut rendement. De cette manière, non seulement les fonds de pension des travailleurs seront rentabilisés, mais, surtout, nous allons pouvoir révolutionner la production vivrière dans le pays et réduire la pauvreté rampante qui y sévit depuis déjà trop longtemps. Prenons par exemple le cas de Jean-Rabel, une région asséchée à cause du phénomène de déboisement. Malgré le potentiel agricole de cette région (banane, maïs, haricots… tous des produits que nous importons de la République dominicaine et des États-Unis), les gens meurent de faim parce qu’ils ne trouvent pas d’eau pour arroser leur jardin. Pourtant à seulement environ 30 km de là à vol d’oiseau, à Port-de-Paix, plus de 6,5 m3 d’eau se déversent dans l’océan Atlantique à chaque seconde. Bon, 30 km c’est vraiment relatif au bourg de Jean-Rabel. En réalité, cette eau pourrait commencer à faire des merveilles seulement à partir d’une distance de 10 km.
Bien sûr, nous ne demandons pas à l’ONA d’aller gérer elle-même un tel projet, mais nous pouvons mettre en place un partenariat public-privé (PPP) pour leur gestion. L’État doit nécessairement mettre en place des politiques pour s’assurer que les retombées soient bénéfiques pour l’ensemble du pays. Par exemple, pour combattre la pratique de l’agriculture de subsistance, on peut obliger les propriétaires qui possèdent une certaine quantité donnée de terre à se fusionner à d’autres agriculteurs pour former des coopératives agricoles. Ils garderaient leurs titres de propriété, mais ils transfèreraient le droit d’exploitation à la coopérative qui en retour leur verserait annuellement une rente sous forme de ristourne. Comme ça, ils seraient à la fois des employés et actionnaires des coopératives.
Parallèlement, la BNC ouvrirait des guichets un peu partout au pays pour accorder du crédit à ces coopératives afin de financer l’achat de machines agricoles et de mettre en place des industries de transformation. C’est une honte pour un pays essentiellement agricole de laisser ses agriculteurs travailler avec les mêmes outils qu’ils utilisent depuis plus de 200 ans. Mais c’est encore plus grave que le plan agricole de l’État s’appuie sur ces mêmes outils archaïques qu’il distribue à coup d’éclat aux agriculteurs sous prétexte d’encourager la production agricole. Il est temps de constater que le commerce du dollar est stérile, et d’arrêter d’ouvrir des guichets de banque sept jours par semaine juste pour ce commerce. Si nous faisons fonctionner notre cerveau, il est certain que les gens comprendront que nous méritons leur respect.
Éliminer les obstacles à la création de richesse
De plus, lorsqu’on considère le rôle des madames sara 38 dans l’économie haïtienne, il est inconcevable qu’on les laisse à la merci des requins du marché des prêts usuraires qui leur prêtent de l’argent à des taux dépassant 800 % par année. Ce n’est pas possible de créer de la richesse dans une économie où les créateurs de richesse se font poignarder par des requins, alors que la Banque nationale de crédit dont l’État est l’actionnaire majoritaire perdure dans le commerce de devises ou donne litéralement son argent à des malfaiteurs qui l’utilisent pour s’acheter des biens immobiliers à l’étranger. On sait que les membres du secteur privé créent des banques pour financer leurs commerces, mais on ne peut pas comprendre comment l’État puisse faire le jeu de la même démagogie.
La soi-disant politique monétaire de la Banque centrale n’aide pas non plus la cause du développement, puisque les banques qui reçoivent des dépôts à un taux qui ne dépasse pas 1 % savent qu’elles peuvent acheter des bons de la banque centrale à 19 % – 20 % avec le reste des dépôts qu’elles n’utilisent pas, pour financer le commerce de leurs actionnaires. C’est ridiculement 18 % – 19 % sans risque. Alors pourquoi les banques commerciales devraient-elles utiliser leur excès de liquidité pour financer, même au double de ce qu’elles reçoivent de la Banque centrale, des projets qui comportent éventuellement un risque pour elles ? De plus, on se demande quel est l’objectif de la politique monétaire en Haïti ? Le contrôle de l’inflation ? Le seul argent qui circule dans l’économie haïtienne est celui des salaires perçus par les travailleurs et l’équivalent des transferts sans contrepartie en provenance du reste du monde au profit des ménages haïtiens. Il n’est jamais arrivé en Haïti qu’une banque fasse varier ses taux d’intérêt sur la base du taux des bons de la Banque de la République d’Haïti (bons BRH). De plus, si les banques commerciales ont un excès de liquidité, ce n’est qu’en raison du fait que les fonds de commerce des familles qui détiennent les actions dans celles-ci sont bien remplis. En aucun cas ils n’iraient créer de la monnaie en prêtant cet excès de liquidité aux ménages qui pourraient l’utiliser pour des achats et ainsi créer des pressions inflationnistes dans l’économie. C’est pour cette raison qu’on n’arrive pas à comprendre pourquoi la Banque centrale veut éponger cet excès de liquidité dans une démarche de politique monétaire si ce n’est uniquement pour enrichir les propriétaires de ces banques commerciales.
Ce qu’il faut surtout comprendre, c’est que le problème d’inflation en Haïti n’a rien à voir avec la théorie quantitative. Ce n’est pas nécessairement une abondance de monnaie dans l’économie qui fait monter les prix en Haïti. La Banque centrale devrait savoir cela mieux que quiconque si elle n’était pas souvent dirigée par des gens, à la fois, incompétents en méchants. Bon, nous n’allons pas entrer dans ces détails puisque ce n’est pas l’objet de ce livre. Tout ce que nous voulons dire ici, c’est que nous devons arrêter de prendre des mesures qui tuent l’économie. Car, en économie, on récolte toujours ce qu’on a semé. Ici, tout ce que nous proposons, c’est que l’État haïtien, en tant qu’actionnaire majoritaire de la BNC, doit confier une mission de développement à cette dernière. Nous proposons même que l’on change le nom et le statut de cette banque pour un nom comme Banque nationale de développement (BND).
Éventuellement, tout cela doit se faire avec le Parlement, puisque l’actuelle BNC opère suivant les prescrits de la loi du 17 août 1979 qui a été votée par le Parlement. En plus de la BNC, il faut penser à investir dans l’économie les réserves des institutions comme l’Office des assurances véhicules contre tiers (OAVCT) et l’Office d’assurance accident du travail, maladie et maternité (OFATMA).

Laisser un commentaire